En Corée du Sud, des chamanes et des dieux

Certains dieux ont l’oreille dure. Au cœur des montagnes coréennes, les voix des chamans s’élèvent au rythme du tambour. Mais elles ne suffisent pas à secouer les divinités. Il faut danser en agitant des clochettes, frapper des bols en cuivre, battre un disque en étain. Le vacarme du métal doit assourdir les hommes pour réveiller les esprits.

Pang Eun Mi, la mère mudang (chamane en coréen), a retrouvé ses filles et fils spirituels pour deux jours de rituels dans le froid hivernal.

Nous sommes dans les montagnes de Deokso, une petite ville à deux heures de Séoul. Le taxi ne peut même pas parcourir le chemin en entier et s’arrête avant la destination. Il faut se perdre dans un chantier en construction pour dénicher le petit sentier qui mène au sanctuaire. Quelques bouteilles de makgeolli, l’alcool de riz coréen, sont présentées en offrande sur un table à l’entrée. A côté, on aperçoit le symbole du chamanisme pour ceux qui savent le reconnaître.

Les murs sont tapissés de portraits des esprits qui ont rendu visite à la chamane : guerriers, philosophes, personnages historiques, Jeanne D’arc… Pang Eun Mi est vêtue du vêtement traditionnel coréen, le hanbok, une robe aux étoffes colorées. Autour d’elle, ses élèves – qu’elle appelle enfants spirituels avec une affection qu’ils lui retournent en l’appelant mère – s’affairent. Ils installent les énormes coupes de fruits et les paquets de bonbons qui serviront d’offrande aux esprits pendant tout le rituel, appelé le gut (굿).

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La fille spirituelle de Pang Eun Mi est possédée par l’esprit d’une jeune femme.

Insensible à l’effervescence, assis sur un coussin à même le sol, un homme au téléphone. C’est pourtant lui qui a commandé la cérémonie. Celle-ci a pour but de libérer le chemin de ce chef d’entreprise vers la victoire : à la fin du mois doit avoir lieu l’élection du président de l’association du massage coréen et il compte bien la remporter.

Engoncé dans son costume trois pièces tiré à quatre épingles, il est extrêmement mal à l’aise. Le chamanisme en est probablement l’une des raisons. Mais il est aussi l’ex-mari de Pang Eun Mi – une situation qui les rend tous les deux nerveux. Dès que la première partie du rituel est terminée, il s’enfuit presque en courant, sans un au-revoir.

Toutes les religions sont permises

En Corée du Sud, le chamanisme a la vie dure. Cette croyance représente tous les paradoxes qui animent la société coréenne moderne. Les Coréens ont envie d’aller de l’avant, de changer, mais ils refusent d’abandonner leurs traditions et leurs racines identitaires. Avouer que l’on croit au chamanisme est impensable, pourtant, les chamanes croulent sous les visites et sont sans cesse sollicités pour des rituels.

C’est sûrement pour cette raison que la réaction envers le scandale de corruption de la présidente du pays, Park Geun Hye a été aussi intense et suscite encore, des mois plus tard, toujours autant d’indignation chez les Coréens. Beaucoup de noms ont été donnés à Choi Soon-Sil, la femme qui aurait manipulé la présidente, reçu des secrets d’Etat et de grosses sommes d’argent. Parmi les plus notables, « la Raspoutine » de la Présidente et la « Chamane ».

En réalité, Choi Soon-Sil n’est rien de plus que la fille d’un gourou. Mais le pouvoir des chamans fascine autant qu’il effraye les Coréens tant et si bien que le terme est devenu prétexte à toutes les dérives.


 COMMENT DEVIENT-ON CHAMANE ?

Il existe trois manières de devenir chaman : héréditaire ; en étant choisi par les esprits (possession) ; ou via un apprentissage. Pang Eun-Mi affirme avoir été choisie par les esprits. Comme tous les chamans qui le deviennent de cette manière, elle est tombée très malade vers ses 20 ans. Elle souffre particulièrement le soir vers 11 heures et entend des voix. Parfois, le mal du chaman se traduit par un cancer ou une autre maladie extrêmement grave. Il n’existe qu’un seul moyen de guérir du mal : se tourner vers le chamanisme et répondre à l’appel des esprits. Cette maladie du chaman ne touche pas que les Coréens, comme dans le cas de l’Allemande Andrea Kalff-Cordero. Repérée par la plus révérée des chamanes coréennes, Kim Kum Hwa, elle passe le test d’initiation (Naerim-gut), un rituel de onze jours et devient la première chamane de nationalité étrangère.


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Avant chaque possession, les chamanes s’alignent et chantent pour appeler les dieux.
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Ce costume est le plus complexe de la cérémonie.
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Pang Eun Mi observe sa famille spirituelle pendant le rituel.

Oh Yoo Jin, une étudiante de la prestigieuse université Sungkyunkwan à Séoul, explique ne pas croire au chamanisme. Pourtant, elle se méfie et refuse d’approcher une mudang. « Si l’on va voir une chamane et qu’on a le don, on est ensuite obligé de devenir chaman », craint-elle. Ces on-dit sont très répandus parmi la population. Chez les jeunes, par exemple, on croit aux esprits sans y croire, au cas où ils seraient réels.

Un état de fait qu’explique Lee Yong Yun, professeur adjoint du département des études confucéennes et de philosophie orientale à Sungkyunkwan : « Ces pratiques chamanistiques sont devenues des habitudes plus que de vraies croyances. » C’est pour cela qu’en Corée du Sud, croire au chamanisme n’est pas du tout contradictoire avec le fait d’être protestant ou chrétien. Plus de 3 millions consultent des chamans d’après les estimation d’Andrew Eungi Kim, un chercheur et professeur de la Korea University.

« Ces pratiques chamanistique sont devenues des habitudes plus que de vraies croyances. »
Lee Yong Yun

Le syncrétisme (pratiquer plusieurs religions) n’est pas propre à l’Asie, mais il se traduit de manière particulièrement forte en Corée du Sud où la conversion au christianisme s’est faite de manière exponentielle. La communauté protestante, notamment, est l’une des plus dynamiques au monde et l’un des surnoms de Séoul est « la ville des églises ». La nuit, le paysage est parsemé de grosses croix rouges illuminées. D’ailleurs, Séoul abrite l’église de Yoido Full Gospel, la plus grande église protestante du monde avec plus de 700 000 membres.

Dans son article Caractéristiques de la vie religieuse en Corée du Sud, Andrew Eungi Kim explique que si les religions occidentales et le bouddhisme se sont implantés aussi vite et durablement, c’est parce qu’ils ont été chamanisés. En Corée, croire en Dieu permet d’être prospère dans cette vie. Or cette croyance vient directement du chamanisme, une religion très matérielle. « La plupart des cultures asiatiques croient que nous avons plusieurs vies. L’important est celle que nous en sommes en train de vivre », affirme Lee Yong Yun. Un sondage de Gallup Korea montre d’ailleurs qu’en 1997, 56% de la population croit que le paradis ne se trouve pas dans un autre monde mais dans notre monde.

Une façon de voir qui entre en conflit avec les croyances chrétiennes où il faudrait ne croire qu’en un seul Dieu, au paradis et à l’enfer.  Mais pour Lee Yong Yun, les Coréens n’y voient pas de problème : « Ils sont très flexibles sur la théorie religieuse. Ils se disent qu’ils vont voir la chamane juste pour respecter les traditions, ils ne la prendront pas au sérieux. »

Dans le stress que peut être la vie hyperactive à Séoul, les chamans calment les tensions en ne prédisant généralement que des choses positives.
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Il y a plus de chamanes que tous les autres représentants de culte réunis. Source : National Statistical Office (1995)

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Pourtant, près de la moitié de la population se revendique chrétienne ou bouddhiste. Source : Fewer Koreans practicing religion (Statistics Korea), Joongang Daily, 2016

D’ailleurs, la mudang Pang Eun Mi a du mal à comprendre pourquoi deux religions devraient s’exclure : « Les gens ne connaissent pas les chamans et le chamanisme. Les médias et la télévision ne sont pas clairs et diffusent beaucoup de fausses informations. A l’école, on n’enseigne pas la religion. Et on apprend seulement cinquante ans de l’histoire du pays. »

Pang Eun Mi ne demande pas à ce que les gens croient en sa religion, elle veut simplement être respectée et comprise : « Les gens pensent que nous mentons, que nous faisons du théâtre. Mais pour nous, c’est vrai. »

Mange, prie, sacrifie

Inviter des étrangers au gut (rituel) n’est pas du tout dans les usages. Les chamans sont peu ouverts à l’idée d’avoir un public et les clients n’aiment pas non plus avoir de visiteurs. Mais Pang Eun Mi trouve important de rendre l’accès au chamanisme plus clair. Elle est passée plusieurs fois à la télévision, sur JTBC, MBC, TV Chosun… des chaînes coréennes publiques comme privées. Elle fait également partie de The Asia Institute, un think-tank multilingue sur l’Asie. « Je me suis souvent demandé pourquoi nous aurions besoin d’exister si les gens ne croient plus en nous… », philosophe-t-elle.

Le rituel du jour se découpe en neuf parties. Chacune d’elle est différente, malgré des motifs semblables. Les chamans se rassemblent pour chanter, invoquent les esprits puis s’ensuit un long moment où la mudang est possédée par l’un d’eux.

Esprit de la montagne, de la maison, esprit du guerrier ou ancêtre familial, la mudang possédée interagit avec une autre chamane qui va tenter de calmer le visiteur. Pang Eun Mi laisse ses deux apprenties prendre en charge l’essentiel des possessions car elles doivent apprendre. Elle-même n’effectue que deux parties du rituel. La première, en présence de son client et ex-mari, et l’une des dernières, le clou du spectacle comme elle s’amuse à l’appeler.

Dans cette partie du gut, elle se tient debout sur deux couteaux affûtés sans se couper. Tout juste deux lignes roses marquent-elles ses pieds nus après la cérémonie. « J’en plaisante, mais c’est extrêmement dangereux, précise Pang Eun Mi. Cela m’est déjà arrivé de ne pas monter sur les couteaux parce que je sentais que les esprits étaient en colère. Je me serais coupée et j’aurais pu me tuer… »

Avant de se tenir debout sur les couteaux, la chamane fait des tests en les passant sur ses cuisses, ses joues, sa langue. Sur son bras, Pang Eun Mi a la cicatrice d’une cérémonie qui s’est très mal passée et durant laquelle elle s’est coupée avant de finir à l’hôpital.

Car le gut n’est pas simplement une série de discussions. Certains segments sont même extrêmement violents. Lorsque le plus jeune des chamans se fait posséder par un esprit qui n’a pas pu dire ses derniers mots avant de mourir, il devient affamé et frénétique. Il se jette sur une carcasse de cochon entier qui a décongelé toute la journée. Il se frotte contre lui, essaye de le dévorer à pleines dents. Il attrape ensuite un poulet vivant par le cou puis le tape contre le sol jusqu’à ce que celui-ci meurt.

Cette partie de la cérémonie choque et les membres de l’étrange famille spirituelle le sentent bien. « Je ne pourrais jamais faire cela si je n’étais pas possédé », avoue, presque honteux, le chamane qui a tué le poulet.

Et c’est précisément pour cette raison que Pang Eun Mi est chamane, malgré le danger, l’incompréhension et, trop souvent, la haine de ses pairs. Elle gagne très bien sa vie, elle peut aller respirer l’air pur à la montagne lorsqu’elle le souhaite. Elle  est tenue en haute estime et respectée bien qu’elle soit une femme dans la société patriarcale coréenne. Son ex-mari est déférent envers elle lorsqu’elle est possédée et lui parle avec les mots d’un esprit. Au milieu des fruits, des hanboks et des bruits de tambours, elle devient une autre personne.

Elle est libre.

Ophélie SURCOUF (Texte et photos)

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