Luc Vigier, l’écran et la plume

Professeur de littérature et de numérique, Luc Vigier est curieux de tout. Un rythme de vie soutenu qui convient à l’intellectuel qui aime autant enseigner qu’apprendre.

Luc Vigier pose ses lunettes rondes à côté de son diabolo menthe et de son paquet de cigarettes. Vêtu de sa veste en cuir noir, il est comme chez lui sur la banquette du café-bar-restaurant. Il faut dire qu’il n’a pas proposé ce lieu de rencontre par hasard. « La Serrurerie » est le rendez-vous rituel de ses jeudi soirs. Il y retrouve son groupe d’amis de Poitiers pour discuter littérature, musique, dessin, politique et écriture autour d’un verre sous le plafond blanc orné de moulures à l’ancienne. Mais en ce jeudi matin pluvieux, l’ambiance n’est pas encore à la fête.

Soif d’apprendre

C’est souvent avec le regard dans le vide, plongé dans des souvenirs d’une extrême précision, que Luc Vigier raconte sa vie baignée par l’enseignement. A douze ans, il veut déjà devenir professeur. Son grand père enseignait l’histoire géographie, son père la technologie et sa mère dispense des cours d’allemand au collège. Quelques années plus tard, l’un de ses oncles, un « érudit », l’invite une fois par semaine pour discuter littérature autour d’une bonne bouteille. Il repart toujours de ces rendez-vous avec un livre à lire pour la fois suivante.

Apprendre est un besoin pour ce grand loup solitaire. Luc Vigier aime le calme de la réflexion. Candidat à l’école nationale supérieure d’Ulm, il échoue deux fois à ce concours. Ce qui ne l’empêche pas de s’extasier :

 Il fallait tout savoir. Ça m’a fait péter le cerveau tellement j’étais heureux !

Redirigé vers la fac, il découvre Louis Aragon. Fasciné par son écriture, il écrit un mémoire sur l’auteur résistant avant de se lancer dans une thèse qui « bousille les week-ends, les loisirs et les vacances » de cinq années de sa vie. Avec la naissance de sa première fille, Manon, Luc Vigier est décidé à ne plus jamais faire de recherche. Mais impossible de résister à l’appel de la connaissance. Sa soutenance est un succès. L’intellectuel laisse derrière lui le lycée de Nantes, dans lequel il enseignait et postule pour décrocher un poste à la fac.

Electron libre

Paradoxalement, ce n’est pas la littérature dans laquelle il excelle qui va lui permettre d’obtenir sa place à l’université de Poitiers en 2003. C’est sa passion, à l’époque encore rare, du numérique. Luc Vigier peut se souvenir en détails de chaque support qu’il a utilisé pour écrire les pages de sa thèse. Une Olivetti d’abord, « avant la chute du Mur de Berlin » en 1989.

C’était une machine à écrire qui avait un clavier d’ordinateur et un petit écran LED. On écrivait la ligne sur l’écran, on pouvait la corriger, l’effacer. Puis, lorsqu’on avait terminé, on validait. Et boum ! La machine devenait une sorte de mitrailleuse et imprimait la ligne sur le papier.

Puis un Packard Bell en 1992. « Il y avait quelque chose de magique. Une émotion, un émerveillement devant cette surface informatique qui offrait d’autres espaces pour le texte », philosophe l’intellectuel. Son regard se dirige brièvement vers son smartphone, posé face contre table pour le confort de l’entretien. Parmi trente dossiers, il est choisi à Poitiers car il est le seul à présenter une vraie compétence pour le codage HTML. « Le doyen de l’époque voulait que les profs de lettres s’occupent d’enseigner l’informatique », explique Luc Vigier.

Depuis, Luc Vigier étend ses horizons. Il s’occupe de l’équipe Aragon au CNRS-ITEM à Paris, dirige le master de bande dessinée d’Angoulême, enseigne à des publics retraités ou handicapés à Nantes. Sur son temps personnel, il joue du piano, dessine, écrit, créé des sites internet, écoute de la musique classique, regarde des films de science-fiction… L’éparpillement géographique et l’éclatement des centres intérêts d’un homme qui aime toucher à tout. Son discours, lui, ne s’éparpille jamais. Capable de faire une parenthèse et de reprendre un récit chronologique comme s’il n’avait jamais été interrompu, Luc Vigier est toujours clair et précis. Christine Baron, l’une de ses collègues de l’université, raconte avoir découvert son style « ciselé et très fort » dans un portrait d’Aragon qu’il avait écrit pour l’Humanité.

C’était un article grand public mais il y disait tout. Il a un vrai talent pour la vulgarisation.

Histoires et résistance

Ce don de conteur, Luc Vigier le cultive avec son grand-père. Son enfance est marquée par l’histoire de cet officier emprisonné à 39 ans pendant la seconde Guerre Mondiale. Resté cinq ans en captivité, il revient en 1944 d’un stalag, un camp de prisonnier de guerres, où l’on mourrait de faim et l’on « crevait » du typhus. « A son retour, il a retrouvé un fils qui avait grandi sans lui. Ça a aussi été très difficile pour mon père. » Son grand-père lui raconte les petites universités qui se formaient dans les camps. Il lui offre même une édition de Zadig de Voltaire datant de 1940. Sur une page, à l’intérieur, est écrit « stalag ». S’il est resté enfermé aussi longtemps, c’est parce qu’il a tenté de s’échapper cinq fois. Un parcours du combattant qu’il continue à son retour en tant que militant de gauche.

Mitterrand était le dieu de la maison. Le jour où il est devenu président, on a fait la fête toute la nuit. C’était ma première bouteille de champagne. J’avais 13 ans. 

L’envie de se battre s’est transmise à Luc Vigier. Pas en politique, où il vote à gauche plus par habitude que par conviction, mais à son échelle, à l’université de Poitiers. « Je voudrais développer les Humanités numériques, explique-t-il. Créer un cursus qui lierait le français, l’histoire et l’informatique. J’avais proposé un projet il y a quelques années. Il n’a pas été accepté. Malheureusement, il ne se passe pas grand-chose du côté du numérique dans les filières de lettres au niveau de l’Education Nationale. »

Mais Luc Vigier n’a pas l’âme d’un révolté. Aujourd’hui, c’est plutôt la frustration qui l’habite. A trop se consacrer à la recherche, aux tâches administratives, aux cours sur le numérique – qui représentent 70% de ses activités à l’université –, il a la sensation d’être dépassé. « J’aime enseigner, mais je n’ai plus le temps de lire », constate-t-il comme une catastrophe. Le professeur voudrait arrêter d’enseigner pour reprendre les études à l’université. Faire de la musicologie, de l’histoire de l’art, ou pourquoi pas de la biologie et de la physique. Passer plus de temps avec sa femme et ses deux filles, Manon et Yuna. Retourner à Nouméa, en Nouvelle Calédonie où vivait son père avant de mourir il y a presque dix ans. Dessiner. Et écrire.

Ophélie SURCOUF

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